Les Petites Histoires : Imagination Arborescente

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Les petites histoires en paroles



Imagination Arborescente


“L'imagination a le droit de se griser à l'ombre de l'arbre dont elle fait une forêt.”
Karl Kraus



- Je n’y arrive pas, j’abandonne !

- Quel est le problème ?

- J’ai le cerveau comme embrumé, rien n’est clair, aucun lien logique ne me vient. Je n’arrive pas à trier mes idées. Chaque fois que j’essaye d’en développer une, d’autres s’interposent, me suggérant d’autres possibilités attrayantes et vraisemblablement pertinentes. Par moment, je réussis à retranscrire une pensée complète et l’ensemble est cohérent. Mais ensuite, en le relisant, je me demande si je n’aurais pas dû faire appel à d’autres éléments pour rendre l’introduction plus percutante ou efficace. Ce faisant, je modifie la base de ma structure qui ne manque pas de s’effondrer. J’ai recommencé encore et encore, essayant d’éliminer les idées sans intérêt pour ne garder que les plus originales à mesure qu’elles me venaient mais... rien n’y fait. Je persiste à dire qu’avoir une imagination trop florissante ne mène nulle part si ce n’est à une noyade forcée dans un torrent de réflexions.

- Avant de boire l’eau d’une source, tu dois d’abord la purifier. Avoir de fabuleuses armes mentales est une chose, savoir s’en servir en est une autre. Ta méthode ne peut aboutir car elle n’est pas adaptée. Une idée, c’est initialement une graine plantée dans les terres fertiles de ton imagination. A mesure que tu t’intéresses à elle, elle se développe et devient un arbuste, puis un arbre magnifique. Mais toi, tu fais pousser tellement de tes pensées que tu te retrouves dans une forêt dense, te privant du recul nécessaire pour étudier la splendeur des arbres. Tu vois le tronc sans voir le feuillage, tu connais l’introduction mais ignores la conclusion, tu as des idées mais pas leur finalité. Ainsi vus de trop près, les arbres paraissent presque tous identiques et le choix devient impossible.

- Oui, et c’est pour cela que j’essaye de les trier en abattant les moins attrayants pour libérer de l’espace. Mais telles les têtes d’une hydre, il en repousse plus que je n’en coupe !

- Là est l’erreur dans ta méthode, t’amenant ainsi dans un cercle vicieux. Tu écartes des idées sans prendre le temps de les étudier, et comme tu n’es jamais concentré sur une seule d’entre elles, tu ne peux t’empêcher d’en créer de nouvelles pour compenser la frustration d’avoir dû en supprimer.

- Alors comment faire ?

- Dans ce cas de figure, tu dois apprendre à reconnaître les arbres rien qu’à leur tronc. Tu obtiendras une liste de catégorie dans lesquelles il convient de rassembler toute la forêt. De là, tu pourras choisir une idée de départ. Dès que tu lui trouveras une similitude avec une autre, intéresse toi à cette dernière. Va ainsi d’arbre en arbre et de groupe en groupe en évitant de te tourner vers un chêne quand tu analyses un peuplier. Fais toujours usage d’un lien, d’une transition, pour passer d’une catégorie à une autre : des troncs de mêmes diamètres, de la même couleur, aux motifs similaires… si deux arbres n’ont rien en commun, leurs propos ne coïncideront pas. Par cette méthode, tu trouveras ton chemin et pourras enfin avoir des repères parmi tes pensées.

- J’ai saisi l’idée. Cela dit, ça n’est pas entièrement cohérent. Où trouver le recul nécessaire dont tu parlais plus tôt pour choisir ma première idée ? Tu m’as toi-même conseillé de ne jamais commencer une histoire sans déjà en connaître la fin. Si je me contente de suivre un chemin de similitudes, le résultat sera pertinent sur la forme, mais pas sur le fond !

- C’est tout à fait juste, mais comme tu auras appris à te repérer, le recul ne sera plus une priorité à ce stade de la réflexion. Tu croyais déjà en avoir assez fait pour passer à l’étape de mise au propre ? Tu te trompes, c’est justement pour elle que tu auras besoin d’une meilleure vue. Revenons où nous en étions, toujours dans la phase d’appropriation des idées. En changeant de catégories, tu auras parfois à faire des choix entre plusieurs ressemblances. Explore d’abord la première possibilité jusqu’à terminer dans une impasse. Rebrousse alors chemin pour t’intéresser aux choix ignorés précédemment. Vois-tu où je veux en venir ? En reliant tes idées de cette manière, tu vas créer une arborescence mentale. Elle sera le noyau du fruit de toute cette phase d’analyse. Elle va donner naissance à un hêtre majestueux qui requerra un recul capital de ta part.

- Bien, permets-moi de résumer. Je suis dans la dense forêt de mes pensées, j’ai réussi à apprivoiser et à dompter cet environnement complexe… logiquement je sais très bien qu’il n’y a pas la place pour y faire pousser et admirer ton fameux hêtre !

- Alors quitte cette forêt. Mener à bout une réflexion, c’est savoir mettre fin à une épreuve la tête haute et fière de connaissances nouvellement acquises. Tu auras en main de quoi faire pousser cet arbre plus tard, quand tes pensées se seront éloignées de ton imbroglio d'idées. Ne le fais pas immédiatement, repose d’abord ton esprit, le temps que la forêt s’évanouisse. Enfin, le moment venu, concentre toi sur le noyau de ton arborescence, plante-le et étudie sa croissance. Toutes tes autres idées vont repousser derrière lui mais cette fois-ci de manière ordonnée, logique et intuitive. L’hêtre majestueux aura en lui un fragment de chacun des arbres.

- Au final, si je n’arrive pas à créer cet hêtre, mes pensées ne valent rien ?

- Oui, car il représente et résume à lui seul toute la forêt. Sans lui, elle n’est en vérité qu’un désert aride et inexploitable. Comme l’a dit un célèbre poète : « Un seul hêtre vous manque et tout est dépeuplé ».


Kaelin Chariakin



(http://barb-art.deviantart.com/art/Foret-343854012)
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